L’ÎLE DE PLASTIQUE

Résine, acier & argent
2012 – 2014

L’ÎLE DE PLASTIQUE pAr jean pronovost

On ne saurait rendre justice à cette sculpture en ne la qualifiant que d’extraordinaire, puisque chaque parcelle de cette œuvre contient une infinité d’aspects et de messages sur lesquels méditer. Il s’agit d’une œuvre où coexistent belle et bêtes et qui, comme toutes les grandes allégories, tente de nous transmettre quelques leçons importantes par le récit qu’elle véhicule.

Au centre de L’île de plastique se trouve une femme dont la quantité de références symboliques n’a d’égale que celle de déchets amoncelés dans son ventre. Impossible donc de fermer les yeux sur cette magnifique femme pleine de déchets et d’apathie, ou de ne pas en rester marqué, puisqu’elle symbolise autant notre présent que notre avenir : tous deux croulent sous le poids de la corruption, de forces mortifères et de déchets aussi clinquants que toxiques. Le choc terrible entre le monde naturel et artificiel de l’homme que cette sculpture représente devrait attirer notre attention sur deux faits : que le pire pourrait être à venir, mais qu’en même temps, tout n’est pas perdu. Du moins pour la nature et sa faune, car même si nous sommes en train de les souiller et de les contaminer, sort que nous nous faisons également subir, elles survivront à notre assaut et se vengeront.

À la base de la sculpture se trouvent des ossements massifs de baleine, qui comme on le sait est le plus grand des mammifères marins. C’est à dessein que ces ossements servent de piédestal à la femme, puisqu’ils évoquent ainsi la tragédie de la baleine, qui à cause du mode de vie de cette espèce humaine minuscule par comparaison, est prématurément en voie de disparition. Sont également mis en scène un héron, une grenouille et un canard recouvert de pétrole. Victime des mutations génétiques causées par son environnement empoisonné, le héron n’a pas deux, mais trois pattes. Preuve vivante des terribles répercussions de la surutilisation de matières plastiques ainsi que de produits chimiques et pharmaceutiques, le héron, tout comme nous, s’entête à consommer à sa guise sans se soucier de savoir de quoi il retourne. Et pourtant, c’est ce je-m’en-foutisme même qui est à l’origine de l’altération pathologique de son corps. La grenouille, elle, est une créature au symbolisme particulier, dans la mesure où elle représente aussi bien la force que la fragilité. C’est entre autres en se fiant à l’état de la grenouille que l’on comprend que son environnement se détériore. En effet, lorsque les eaux dans lesquelles elle vit sont polluées, la grenouille est le premier organisme victime d’anomalies génétiques, et le premier à disparaître. Remarquez cependant que la grenouille figurant dans la sculpture résiste aux assauts du héron : sa résistance symbolise la persévérance de la nature. La grenouille a beau sembler insignifiante, elle peut néanmoins en imposer autant que cette dernière. Ainsi, que l’on ne s’imagine pas être l’espèce la plus évoluée de la nature, car celle-ci n’en a que faire : on a beau continuer à évoluer malgré notre comportement destructeur à son égard, sa supériorité l’empêchera de succomber et la fera foisonner de nouveau lorsque nous serons disparus. Quant au canard recouvert de pétrole, il symbolise parfaitement à quel point l’émancipation de notre espèce se fait au détriment de la nature. Autrement dit, on s’en balance des hérons, des grenouilles, des canards, des lacs et des océans : nos voitures ont besoin d’essence, point ! On remarque par ailleurs des poissons mutants pris dans le filet de pêche, qui s’étend d’ailleurs du dessous de la base jusqu’au sommet de la sculpture. Parmi ces poissons, certains sont bicéphales et d’autres ont trois paires de nageoires, signes de l’altération pathologique de leurs caractéristiques naturelles. Ce qu’il faut saisir ici, c’est qu’en polluant avec autant d’insouciance, nous n’avons pas remarqué les dégâts que nous avons causés aux créatures aquatiques. Résultat : elles évoluent et se transforment au même rythme que nous. Aussi, même si la femme semble prise dans le filet contre son gré, ce que le symbolisme ambiant communique, c’est qu’elle est elle-même à l’origine de sa capture. C’est donc dire qu’elle est victime de sa propre ignorance et de ses propres excès. À en juger par ses yeux clos cependant, elle fait délibérément fi des répercussions de ses gestes. De plus, à en juger par sa pose marquée par la soumission, on en déduit qu’elle préfère tout simplement être belle, s’enivrer et croire à tort qu’elle est au sommet de la pyramide alimentaire. Qu’elle soit prise semble lui importer peu.

Cette femme subit également des mutations physiques, comme en font foi les écailles d’esturgeon recouvrant une partie de ses hanches et de ses cuisses. Que ces écailles apparaissent en guise de mutations sur un corps humain a de quoi faire voir toute l’étendue des forces de la nature et de son pouvoir, puisque l’esturgeon, qui a survécu à des ères glaciaires et à de nombreuses catastrophes naturelles, est un poisson préhistorique. Ainsi, la nature saura surmonter nos assauts, puisque notre espèce ne lui est pas supérieure : elle en fait simplement partie. Dans la même région du corps de la femme, un sac de plastique est attaché autour de la hanche et de l’aine droites. À l’intérieur de l’abdomen se trouvent une variété d’objets essentiels à notre mode de vie et à notre sens esthétique actuels, objets réduits ici à l’état de déchets : pots de maquillage, parfums en bouteille, flacons d’antidépresseurs vides, un téléphone cellulaire et du répulsif à moustique. Une bonne partie de ces déchets se trouve dans le ventre, lieu symbolique de la naissance et du lien nourricier désormais rempli de contenants à usage unique et de substances consommées pour s’évader. Fruit de notre consommation de masse, ces créations humaines détruisent le cycle de vie de toutes les créatures, de tout ce qui a le malheur de croiser notre chemin.

sculpteur quebec
L’ÎLE DE PLASTIQUE (2012 - 2014)

IMAGES EN VEDETTE

Si nous nous attardons longuement à cet amoncellement de déchets jonchant les entrailles de la femme, deux symboles importants ne manqueront pas de capturer notre attention : d’abord le crabe, qui a élu domicile au sein du dépotoir qu’est devenu le ventre de la femme et qui en consomme les déchets. On croirait presque que nos habitudes de consommation de masse se sont étendues aux autres espèces, et que nous les avons encouragées à imiter notre accumulation de babioles. En tout cas, il y a de quoi faire un lien entre consommation compulsive et existence vidée de son sens. Ensuite, il y a ce coquillage abritant une perle en argent pur, seul objet à ne pas avoir été corrompu, corrodé ou terni. Du coup, impossible de ne pas la remarquer. Symbole de fertilité et de foi en l’avenir, la perle fait contraste au reste de la sculpture, qui elle est recouverte d’argent en poudre lui donnant un aspect terne et vieilli. Remarquez qu’ici, l’argent se veut une métaphore de notre monnaie homonyme. C’est l’argent qui corrompt l’humanité plus que tout, qui la dégrade en même temps qu’elle dégrade la nature. Pensez que l’Amérique a été fondée sur des mines d’argent, que les hispanophones appellent encore leur monnaie plata, que nous, francophones, l’appelons encore d’après ce métal et que, pendant un temps, la valeur de l’argent fût plus élevée que celle de l’or. Mais l’argent n’aurait aucun pouvoir destructeur s’il n’avait pas été chapeauté par l’idéologie capitaliste, ce filet de pêche qui nous entoure, qui fait de nous des victimes et corrompt autant notre essence que la nature. C’est le capitalisme qui, du fait des besoins artificiels et des désirs infinis et insatiables qu’il crée, est à l’origine de toute cette pollution et corruption qui détruit et l’être humain et l’environnement. Tôt ou tard, pour passer à autre chose, la nature se débarrassera de nous de la même manière dont nous nous débarrassons des objets en plastique qui nous sont prétendument indispensables.

L’ÎLE DE PLASTIQUE - LE PROCESSUS

  • Il a fallu environ deux ans pour mener la sculpture à terme
  • Elle se décompose en deux parties, à savoir la base et la femme.
  • La base est faite d’une plaque de métal de 10 mm d’épaisseur. Les ossements de la baleine, eux, sont soutenus par une structure brasée visant à mieux soutenir la femme sur ces derniers. Des trous percés à même la base servent à fixer des tubes d’acier sur lesquels est insérée la femme pour une stabilité maximale.
  • Le filet de pêche est en réalité coupé en deux à la hauteur des ossements de baleine : la partie inférieure solidarisée à la base et la partie supérieure, au corps de la femme. Tous les poissons sont soutenus par une armature en acier et sont solidarisés au filet par brasage. Même s’il semble fait de tissu ordinaire, le filet est en métal. Une fois les poissons créés et leur emplacement indiqué sur le filet, de la résine a été soigneusement appliquée sur ce dernier avant de procéder au brasage de ces créatures aquatiques. Puisque le ventre de la femme est ouvert pour mieux en exposer les éléments internes (ce qui en réduit la masse), certaines parties de la sculpture ont dû être soutenues par une armature en acier et solidarisées à la statue par brasage pour lui donner un meilleur point d’appui. Et pour accroître davantage ce dernier, l’ensemble du corps, de même que le filet, a dû être renforcé.
  • L’ensemble de la sculpture est d’abord enduit de résine renforcée avec de la fibre de verre, ensuite recouvert d’argent en poudre, puis patiné pour lui conférer un aspect oxydé, et enfin verni. À noter qu’entre chaque application de résine, la structure a été soumise à plusieurs étapes de moulage, de modelage et de coulage afin d’obtenir les textures voulues.
  • Pour sculpter et texturer l’ensemble des parties de l’œuvre, il a fallu se servir d’outils électriques et pneumatiques.

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Sculpteur, muraliste, peintre, artiste et spécialiste de l’aérographe.

Montreal, Quebec, Canada

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